Par Augustin Kazadi-Cilumbayi
La République Démocratique du Congo fait une nouvelle fois face à une menace sanitaire majeure dans l’Est du pays. Selon les informations communiquées par le Centre africain de contrôle et de prévention des maladies (Africa CDC), une nouvelle épidémie d’Ebola est en cours dans la province de l’Ituri, principalement dans les zones de santé de Mongwalu et Rwampara.
Les premiers chiffres évoquent déjà des centaines de cas suspects et plusieurs dizaines de décès.
Mais cette fois-ci, la situation est encore plus complexe.
Pourquoi ?
Parce que cette épidémie intervient dans une région :
• marquée par l’insécurité chronique ;
• sous pression des groupes armés, notamment les ADF ;
• avec une forte mobilité transfrontalière ;
• et dans un contexte de grande fragilité des infrastructures sanitaires.
Nous devons parler avec lucidité.
L’Ituri ne fait pas face uniquement à Ebola.
L’Ituri fait face à une convergence explosive :
• crise sécuritaire ;
• crise humanitaire ;
• crise sanitaire ;
• crise logistique .
Et si des mesures immédiates ne sont pas prises, cette situation peut rapidement devenir une crise régionale impliquant l’Ouganda, le Soudan du Sud et potentiellement toute l’Afrique centrale.
La RDC a déjà vaincu Ebola dans le passé.
Mais cette fois-ci, la réponse doit être beaucoup plus rapide, beaucoup plus coordonnée et beaucoup plus stratégique.
Voici les mesures immédiates qui doivent être prises sans attendre.
1. DÉCLARER UNE MOBILISATION NATIONALE D’URGENCE
Le premier danger dans une crise Ebola est toujours le retard.
Le temps perdu coûte des vies.
Le gouvernement congolais doit immédiatement :
• activer une cellule nationale de crise ;
• centraliser les décisions ;
• désigner un commandement opérationnel unique ;
• organiser une coordination quotidienne avec les provinces concernées ;
• travailler en temps réel avec l’Africa CDC, l’OMS, l’UNICEF et les partenaires régionaux.
La réponse ne peut pas être bureaucratique.
Elle doit être militaire dans son organisation, médicale dans son exécution et communautaire dans son approche.
Chaque heure compte.
2.SÉCURISER LES ZONES TOUCHÉES
On ne combat pas Ebola dans une zone dominée par la peur et l’insécurité.
Les équipes médicales doivent pouvoir circuler.
Les ambulances doivent pouvoir atteindre les villages.
Les prélèvements doivent pouvoir être transportés.
Les malades doivent pouvoir être évacués.
Cela signifie qu’il faut immédiatement :
• sécuriser les axes routiers critiques ;
• protéger les centres de santé ;
• sécuriser les corridors humanitaires ;
• renforcer la présence des FARDC autour des zones de traitement ;
• coordonner les opérations avec la MONUSCO et les partenaires régionaux.
L’insécurité favorise la propagation des épidémies.
Quand les populations fuient les violences, elles transportent involontairement le virus.
Quand les villages sont isolés par les groupes armés, les cas ne sont plus détectés.
Quand les équipes médicales ont peur d’entrer dans certaines zones, la transmission devient incontrôlable.
La sécurité devient donc une arme sanitaire.
3. DÉPLOYER IMMÉDIATEMENT DES UNITÉS MOBILES EBOLA
Attendre que les patients arrivent à l’hôpital est une erreur.
Dans les zones rurales et insécurisées, il faut aller vers les populations.
Des unités mobiles doivent être déployées immédiatement avec :
• personnel médical ;
• laboratoires mobiles ;
• équipements de protection ;
• véhicules tout-terrain ;
• systèmes de communication satellite ;
• stocks de médicaments ;
• tentes d’isolement ;
• solutions de désinfection.
Ces unités doivent fonctionner comme des commandos sanitaires.
Mission :
• identifier rapidement les cas suspects ;
• isoler immédiatement ;
• tracer les contacts ;
• désinfecter les zones contaminées ;
• sensibiliser les communautés ;
• empêcher la propagation silencieuse.
4. PROTÉGER LES PERSONNELS DE SANTÉ
Dans chaque épidémie Ebola, les médecins, infirmiers et aides-soignants deviennent les premiers soldats de la nation.
Mais ils deviennent aussi les premières victimes lorsqu’ils ne sont pas protégés.
Le témoignage venu de Mongwalu est extrêmement préoccupant :
absence d’intrants, absence d’équipements, absence de salles de prise en charge.
C’est inacceptable.
Le gouvernement doit immédiatement :
• acheminer des équipements de protection individuelle ;
• fournir gants, masques, combinaisons, lunettes et bottes ;
• garantir des primes de risque ;
• assurer une rotation du personnel ;
• offrir un soutien psychologique ;
• sécuriser les familles des soignants.
Un personnel médical démoralisé ou contaminé peut provoquer l’effondrement complet de la réponse sanitaire.
5. METTRE EN PLACE UN SYSTÈME MASSIF DE DÉPISTAGE
L’un des plus grands dangers d’Ebola est la transmission silencieuse.
Une personne peut voyager, participer à des réunions, fréquenter les marchés ou les mines avant que les symptômes deviennent évidents.
Il faut donc :
• multiplier les centres de dépistage ;
• accélérer les analyses biologiques ;
• installer des laboratoires régionaux temporaires ;
• réduire les délais d’obtention des résultats ;
• tracer tous les contacts des cas suspects.
Chaque cas non détecté devient potentiellement une chaîne de contamination.
6. CONTRÔLER LES FRONTIÈRES ET LES MOUVEMENTS DE POPULATION
L’Ituri est une région stratégique et extrêmement mobile.
Les populations traversent quotidiennement :
• la frontière ougandaise ;
• les zones minières ;
• les marchés régionaux ;
• les routes commerciales.
Le risque régional est donc très élevé.
Il faut immédiatement :
• installer des points de contrôle sanitaire ;
• effectuer des contrôles de température ;
• imposer le lavage des mains ;
• enregistrer les voyageurs ;
• surveiller les zones minières ;
• coordonner les données avec l’Ouganda et le Soudan du Sud.
Attention :
la fermeture brutale des frontières peut produire l’effet inverse.
Les populations commencent alors à utiliser des routes clandestines impossibles à contrôler.
La stratégie doit donc être intelligente et progressive.
7. IMPLIQUER LES COMMUNAUTÉS LOCALES
Aucune réponse Ebola ne fonctionne contre la population.
Elle doit fonctionner avec la population.
Dans plusieurs précédentes épidémies, la méfiance envers les autorités a aggravé la situation.
Des rumeurs circulaient :
• “Ebola n’existe pas” ;
• “les médecins tuent les malades” ;
• “les centres d’isolement sont des lieux de mort”.
Ces rumeurs peuvent détruire tous les efforts.
Le gouvernement doit donc travailler avec :
• chefs coutumiers ;
• églises ;
• mosquées ;
• associations de femmes ;
• radios communautaires ;
• jeunes leaders locaux.
Les messages doivent être simples :
• signaler rapidement les symptômes ;
• éviter les contacts physiques ;
• respecter les règles d’enterrement sécurisé ;
• ne pas cacher les malades.
La confiance communautaire est une arme stratégique contre Ebola.
8. SURVEILLER LES ZONES MINIÈRES
Mongwalu est une zone minière stratégique.
Les mines favorisent :
• la promiscuité ;
• les déplacements massifs ;
• les échanges transfrontaliers ;
• les regroupements humains.
Une épidémie dans une zone minière peut devenir incontrôlable extrêmement rapidement.
Il faut donc :
• déployer des équipes sanitaires dans les mines ;
• contrôler les déplacements ;
• sensibiliser les exploitants ;
• installer des centres de lavage des mains ;
• surveiller les travailleurs venant des pays voisins.
9. PRÉPARER UNE RÉPONSE RÉGIONALE
L’Ebola n’a pas de frontières.
La RDC ne peut pas combattre seule.
Il faut une coordination immédiate entre :
• la RDC ;
• l’Ouganda ;
• le Soudan du Sud ;
• l’Africa CDC ;
• l’OMS ;
• les agences humanitaires.
Les données doivent être partagées quotidiennement.
Les protocoles doivent être harmonisés.
Les alertes doivent être synchronisées.
Sinon, le virus profitera des failles entre les systèmes nationaux.
10. ACCÉLÉRER LA RECHERCHE SUR LA SOUCHE BUNDIBUGYO
Les premières informations indiquent que la souche concernée pourrait être Bundibugyo.
C’est extrêmement important.
Pourquoi ?
Parce qu’il n’existe pas actuellement de vaccin largement disponible spécifiquement conçu pour cette souche.
Cela signifie que la prévention classique devient encore plus importante :
• isolement ;
• traçage ;
• désinfection ;
• protection du personnel ;
• limitation des contacts.
La RDC doit mobiliser immédiatement :
• l’INRB ;
• les laboratoires internationaux ;
• les centres de recherche africains ;
• les partenaires pharmaceutiques.
La science doit avancer en même temps que la réponse d’urgence.
11. UTILISER LA TECHNOLOGIE ET LES DONNÉES
Le suivi des cas doit devenir numérique.
Le gouvernement peut utiliser :
• géolocalisation des foyers ;
• bases de données centralisées ;
• systèmes d’alerte SMS ;
• plateformes de surveillance épidémiologique ;
• cartographie en temps réel.
Une crise moderne nécessite une réponse moderne.
12. PROTÉGER L’ÉCONOMIE LOCALE
Une épidémie Ebola détruit aussi l’économie :
• fermeture des marchés ;
• ralentissement minier ;
• baisse du commerce ;
• peur des investisseurs ;
• réduction des transports.
Il faut donc accompagner les populations :
• aide alimentaire ;
• soutien aux familles isolées ;
• appui aux centres de santé ;
• maintien des chaînes logistiques essentielles.
Sinon, les populations choisiront la survie économique au détriment des mesures sanitaires.
13. COMMUNIQUER AVEC TRANSPARENCE
Le silence crée la panique.
La désinformation crée le chaos.
Les autorités doivent communiquer quotidiennement :
• nombre de cas ;
• zones touchées ;
• mesures prises ;
• recommandations sanitaires ;
• évolution de la situation.
La transparence construit la confiance.
14. TRAITER EBOLA COMME UNE QUESTION DE SÉCURITÉ NATIONALE
L’épidémie actuelle démontre une réalité fondamentale :
Dans certaines régions du monde, la santé publique et la sécurité nationale sont désormais liées.
Les groupes armés compliquent :
• les soins ;
• les déplacements ;
• la surveillance ;
• la vaccination ;
• les enterrements sécurisés.
Cela signifie que :
la lutte contre Ebola doit être intégrée à une stratégie globale de stabilisation de l’Est de la RDC.
Sans stabilité durable :
les crises sanitaires reviendront encore et encore.
LA RDC DOIT MONTRER UN LEADERSHIP AFRICAIN
Malgré les difficultés, la RDC possède aujourd’hui une expérience unique dans la gestion des épidémies Ebola.
Le pays dispose :
• de scientifiques reconnus ;
• d’équipes expérimentées ;
• d’une expertise accumulée ;
• d’institutions comme l’INRB.
Cette crise peut aussi devenir un moment de leadership africain.
La RDC peut démontrer :
• sa résilience ;
• sa capacité scientifique ;
• sa capacité de coordination régionale ;
• son rôle stratégique dans la santé publique africaine.
CONCLUSION
L’épidémie actuelle en Ituri est un avertissement sérieux.
Mais elle peut encore être contenue.
À condition d’agir immédiatement.
Pas demain.
Pas la semaine prochaine.
Maintenant.
L’histoire d’Ebola nous enseigne une chose :
les premiers jours décident souvent de l’ampleur finale de la catastrophe.
La RDC doit donc répondre avec :
• rapidité ;
• discipline ;
• transparence ;
• coordination ;
• humanité ;
• fermeté.
Ce combat n’est pas seulement médical.
C’est un combat :
pour la vie,
pour la stabilité,
pour la dignité humaine,
et pour la sécurité de toute la région des Grands Lacs.
l’Ituri a besoin d’une mobilisation immédiate.
✍️
Augustin Kazadi-Cilumbayi
Biologiste Moléculaire
Spécialiste en Prévention et Contrôle des Infections
Université de la Colombie-Britannique (University of British Columbia)
